LA PIERRE GRISE DE MONTRÉAL

La plupart des édifices historiques de la ville de Montréal sont construits d'un calcaire gris, d'apparence très uniforme, auquel les documents traitant de l'architecture du bâti de cette ville réfèrent généralement sous le nom de << pierre grise de Montréal >>. Ce nom générique englobe de fait divers types de calcaire plus ou moins distincts qui furent extraits d'un grand nombre de sites sur l'île de Montréal et sur l'île Jésus, depuis les débuts de la colonie jusqu'au milieu des années 1980.

Le présent document situe dans leur contexte géologique et stratigraphique les différents types de calcaires exploités, décrit leurs principales caractéristiques, et trace un bref historique de leur exploitation.

Cadre géologique :

À l'exception des intrusions de roches ignées du Mont Royal et des dykes associés datant du Crétacé inférieur, le sous sol des îles de Montréal et de Jésus est constitué de roches sédimentaires de la période ordovicienne, parmi lesquelles on retrouve une épaisse séquence de roches carbonatées (calcaires et dolomies) assignée dans les années 1880 à la formation de Trenton et ultérieurement subdivisée par Clark (1952, 1972) en quatre unités stratigraphiques comprenant de la base au sommet les groupes de Beekmantown, Chazy, Black River et Trenton. Le Groupe de Beekmantown, constitué principalement de dolomie, se trouve à l'extrémité ouest des îles de Montréal et de Jésus (figure 1). Le Groupe de Chazy, composé de calcaires et shales, occupe au centre de l'île Jésus une large bande orientée nord-sud, bordée à l'ouest par le Beekmantown et à l'est par les calcaires du Groupe de Black River. La bande centrale de Chazy traverse vers le sud la rivière des Prairies et s'étend sur l'île de Montréal jusqu'à la faille orientée est-ouest (faille de Rapide du Cheval Blanc) où elle se bute au contact du Trenton. Les calcaires du Groupe de Trenton finalement, qui sont séparés du Chazy par une bande étroite de Black River, couvrent environ les 2/3 de l'île de Montréal et se trouvent aussi à l'extrémité est de l'île Jésus.

figure 1


Exploitation des calcaires pour la construction :

Les premiers matériaux exploités furent les calcaires des parties moyenne et supérieure du Groupe de Trenton qui étaient utilisés déjà au 18e siècle pour la production de chaux et de pierre à bâtir. Des couches massives de calcaire gris pouvant fournir une excellente pierre de taille furent découvertes plus tard aux abords de la ville de Montréal et sur l'île Jésus. Ces lits épais de calcaire, situés au plan stratigraphique à la base du Groupe de Trenton et près du sommet du Groupe de Chazy, seront exploités intensivement par la suite et fourniront au cours des ans les différentes variétés de pierres brutes et taillées qui ont servi à la construction d'un nombre incalculable de maisons et d'édifices de la ville de Montréal. Ces calcaires ont aussi été utilisés dans les travaux de génie, notamment, pour les bordures de rue, les butées de ponts et la construction des écluses et des canaux.

Calcaire du Trenton moyen et supérieur :

Les calcaires gris foncé à litage mince qui forment la majeure partie du Groupe de Trenton furent sans doute les premiers calcaires exploités sur l'île de Montréal. Disponibles près de la surface dans toute la partie est de l'île, souvent sur les lieux mêmes des constructions, ces calcaires furent abondamment utilisés comme pierre à bâtir et aussi pour la production de chaux nécessaire aux travaux de maçonnerie. Dans son journal de voyage en 1749, le naturaliste Pehr Kalm mentionne la présence de fours à chaux sur le chemin du Sault-au-Récollet, à une lieue (5 km environ) au nord de Montréal, et pour produire la chaux on utilisait deux espèces de calcaire dont l'une est décrite comme " une roche tout à fait noire qui a la consistance d'un schiste compact et un grain si serré qu'il est impossible d'en distinguer les particules; on la casse en blocs massifs, on n'y remarque pas de fossiles... " (traduction, 1977). Ce type de calcaire est de toute évidence le calcaire typique des portions moyenne et supérieure du Groupe de Trenton. Kalm mentionne aussi que ce type de calcaire se trouve sur toute l'étendue de l'île de Montréal et que, dès qu'on creuse un peu le sol, on trouve ce calcaire en couches dont 1'épaisseur varie de un à deux quarts d'aune (15 à 30 cm.). Ces mêmes calcaires seront abondamment utilisés au cours des ans sous forme de moellons bruts ou équarris pour les fondations et les travaux de maçonnerie rustique.

Au début du 20e siècle, les calcaires en lits minces du Trenton étaient surtout exploités pour la pierre concassée, mais quelques carrières produisaient encore des moellons, notamment la carrière Poupore située à l'emplacement actuel du Parc Lalancette, les carrières Rogers & Quirk et De Lorimier situées de part et d'autre de la rue d'Iberville entre les boulevards Masson et Dandurant, la carrière Keegan & Dillon située au sud de l'avenue Laurier dans le secteur de l'avenue De Lorimier (Parks, 1916). D'autres carrières du Trenton moyen dans le secteur de Côte Saint-Michel ont été exploitées pour la pierre de taille par O. Lapierre, M. Lapierre, Lasalle, et National Quarry Company.


Calcaire du Trenton inférieur :

La pierre de taille extraite de la base du Trenton, connue sous le nom de << pierre grise de Montréal >>, est un calcaire semi-cristallin, gris pâle à gris moyen, à teinte légèrement bleutée, constitué entre autres de nombreux restes de Bryozoa. Un des caractères de cette pierre est la présence plus ou moins abondante de minces films ou séparations de shale, qui , bien que la cause de cicatrices sur les faces altérées, ne semblent pas affecter la qualité de la pierre.

Les calcaires de la base du Groupe de Trenton furent intensément exploités par le passé pour la pierre de taille dans le secteur de Mile End sur les terrains occupés de nos jours par les parcs Père Marquette, des Carrières, et Sir Wilfrid Laurier (figure 2). L'exploitation de la pierre calcaire dans les carrières de Mile End est très ancienne. Toker (1981) mentionne que les carrières du Mile End ont fourni la pierre de taille pour les murs extérieurs de l'église Notre-Dame en 1825 et 1826. Dans le rapport de progrès pour l'année 1852-1853 Logan (1854) signale la présence à cet endroit de plusieurs carrières et mentionne qu'on y a extrait une très grande quantité des meilleurs matériaux de construction qui furent employés dans la ville de Montréal. Clark (1972) rappelle que les lits calcaires de Mile End ont fourni autrefois une partie de sa pierre de construction, et qu'à cet endroit aussi un horizon de 13 pieds de calcaire pur alimentait des fours à chaux. Dans les années 1910 il ne restait plus dans ce secteur qu'une seule carrière de pierre de taille, c'était la carrière Martineau (parc Père Marquette) dont les opérations sont décrites en détail dans Parks (1916). L'exploitation de la pierre de taille dans cette carrière sera peu à peu abandonnée, et durant les années 1930 on n'y produisait plus que de la pierre concassée. Suivant Parks (1916) le banc de calcaire de Trenton fournissant la bonne pierre de taille mesurait en hauteur de 11 à 12 pieds et comprenait des lits variant de 1 à 3 pieds d'épaisseur. Ce banc de calcaire était recouvert d'une épaisseur variable (jusqu'à 35 pieds) de calcaires gris et noirs à litage mince, qualifiés de " bâtards ". Parmi les exemples documentés de l'utilisation du calcaire de Mile End se trouvent les murs de la basilique Notre-Dame érigés en 1825 et 1826, ceux du collège Mont Saint-Louis en 1887 et 1888, rue Sherbrooke est, et ceux de l'église Saint-Édouard en 1901, à l'angle des rues Saint-Denis et Beaubien, cette dernière est construite entièrement avec de lapierre provenant de la carrière Martineau.



Calcaire du Groupe de Chazy :

Le Groupe de Chazy, l'autre unité qui a été intensément exploitée pour la pierre de taille, affleure dans la partie nord de l'île de Montréal ainsi que sur de grandes étendues de l'île Jésus (figure 1). Il renferme à sa partie supérieure des couches de calcaire cristallin relativement pur variant de 6 pouces à 2 pieds d'épaisseur pouvant fournir des blocs d'épaisseurs diverses pour 1a construction. Ce calcaire cristallin, de couleur gris foncé avec une teinte bleutée, pouvait présenter d'une carrière ou même d'un lit à l'autre des variations notables de couleur et de granulométrie. La texture de la pierre change aussi selon que la roche se compose principalement de restes de Brachiopodes, qu'elle renferme des empreintes d'Ostracodes ou soit constituée presque entièrement d'oolites. Une autre caractéristique de cette pierre est la présence, en proportion très variable d'un endroit à l'autre, de matériel dolomitique à grain fin, sous forme de noeuds, poches, traînées, lambeaux, et de lits occasionnels, prenant à l'altération une teinte jaune rouille. Ce matériel avait aussi tendance à s'effriter ou à s'écailler, ce qui fait que le calcaire qui en contenait trop devait être rejeté.

L'utilisation du calcaire de Chazy a été très importante. Au milieu du 19e siècle, Logan (1854) mentionne que l'on a fait grand usage de cette pierre pour la maçonnerie massive des quais, des écluses et des canaux de la ville. Il fait état de plusieurs carrières le long du chemin de Mile-End au Sault-au-Recollet et d'une autre sur l'île Jésus, à une demi-lieue au-dessous de Terrebonne. Au 19 e et début 20e siècles le calcaire de Chazy était exploité pour la pierre de taille ou la pierre à bâtir dans un grand nombre de carrières situées sur l'île de Montréal dans les secteurs de Villeray, de Saint-Laurent, de Cartierville et de Bordeaux, ainsi que sur l'île Jésus dans les secteurs de Village Saint-Martin, Village Bélanger, Pont-Viau, Cap Saint-Martin, Saint-Vincent-de-Paul et Saint-Francois-de-Sales (figure 3). Dans les années 1930 les seules carrières encore actives sur l'île de Montréal étaient celles de Villeray, tandis que sur l'île Jésus il y avait encore des carrières en production au Cap Saint-Martin, au Village Bélanger et à Saint-François-de-Sales. Goudge (1935) dénombre alors 18 carrières produisant de la pierre de construction. Dans la plupart des carrières les lits de calcaire exploités dépassaient rarement 2 pieds d'épaisseur et étaient interlités avec des calcaires à litage plus mince, ce qui fait que la pierre devait être extraite et taillée à la main. Le secteur de Saint-François-de-Sales était le seul à pouvoir fournir de gros blocs pouvant être taillés en usine à l'aide de scies au diamant. C'est dans ce secteur incidemment qu'était encore exploitée durant les années 1980 la carrière Charbonneau, la dernière des carrières de pierre de taille exploitée dans la région de Montréal.



Un des exemples classiques d'utilisation du calcaire de Chazy est l'Édifice Ernest-Cormier, 100, rue Notre-Dame ouest, construit en 1922-25 avec de la pierre provenant de la carrière de Cap Saint-Martin (Pinard, 1987, p. 197). La pierre des piliers du Pont Jacques-Cartier, érigé entre 1925 et 1930, provenait de la carrière Montreal Cut Stone localisée au sud de Saint-François-de-Sales sur l'île Jésus (Goudge, 1929). On trouve sur le campus de l'Université McGill plusieurs beaux édifices construits en calcaire du Groupe de Chazy de l'île Jésus dont le Neurological Institute ( Clark, 1952).

Comparaison des calcaires de Chazy et de Trenton :

Les calcaires de Chazy et de Trenton présentent des caractères physiques communs, tous deux sont en coupe fraîche de couleur gris foncé avec une teinte bleuâtre, à l'exception d'un lit avec calcite rose dans le Chazy du Cap Saint-Martin et de Pont-Viau. Ils développent tous deux avec le temps une patine de calcin gris pâle. Cependant, ils diffèrent généralement par leur composition chimique, le calcaire de Chazy est caractérisé par un pourcentage plus élevé de magnésium sous forme de dolomie que celui du Trenton, un calcaire beaucoup plus pur où la dolomie est absente, ou si présente elle est en très faible quantité. La dolomie dans le calcaire de Chazy contient un peu de fer et apparaît sous forme de traînées, lambeaux, nœuds, et par exposition aux intempéries elle prend une teinte ocre jaune et tend éventuellement à s'écailler et à se déchausser pour y laisser des fissures, des piqûres ou des alvéoles. Dans le calcaire de Trenton, la dolomie étant absente ou en quantité faible, il n'y a pas généralement apparition de cette altération de couleur ocre jaune. Cependant ce critère distinctif doit être utilisé avec prudence, car certains lits du calcaire de Chazy du Cap Saint-Martin et de la carrière Martineau de Pont Viau ne sont que très faiblement dolomitiques et ressemblent considérablement à du Trenton, tandis que certains lits de Trenton peuvent contenir un peu de dolomie, dans ces cas pour distinguer le Chazy du Trenton il faut un examen détaillé de la faune fossilifère.