Le parc de la Jacques-Cartier: témoin privilégié du passage des glaciers
Qui na jamais entendu parler de lâge glaciaire? Mais que cela signifie-t-il? Imaginez des étés plus frais, beaucoup plus frais. Et s'ils devenaient trop froids pour que la neige de lhiver fonde entièrement? Imaginez maintenant que cette situation perdure des siècles, puis des millénaires durant. Année après année, la neige des hivers précédents saccumule. Cest ainsi, daprès les chercheurs, que débuta le dernier âge glaciaire, il y a environ 75 000 ans.
Une grande calotte glaciaire commença à se former vers le centre du Québec. Après plusieurs milliers dannées de croissance, elle devint ce que lon appelle un inlandsis, une énorme masse de glace mesurant des milliers de mètres dépaisseur, et qui allait couvrir toute la province et une partie de la Nouvelle-Angleterre, pendant près de cinquante mille ans. On estime quà la hauteur de Québec, cette calotte glaciaire avait atteint une épaisseur denviron 3000 mètres, lors du maximum glaciaire, il y a 18 000 ans.
Des calottes glaciaires semblables se développèrent en divers point du pays et finirent par se fusionner. Les inlandsis recouvrirent la totalité du Canada, une partie des États-Unis, de même que plusieurs pays dEurope. Bien entendu, la formation de ces inlandsis eut une influence profonde sur les conditions climatiques de la planète entière. Changement qui influença à son tour lhistoire de la vie sur Terre, ainsi que les migrations humaines.
Dans la région de Québec, on peut encore observer de nombreuses traces du passage du glacier. La vallée de la Jacques-Cartier, au nord-ouest de la ville de Québec, présente de nombreuses formes de terrain qui témoignent de façon particulièrement éloquente, de la puissance des glaces. Ces formes peuvent être divisées grosso modo en deux catégories: les formes liées à laction de la glace et celles liées aux eaux de fonte.
Les glaciers : agents abrasifs par excellence
On imagine souvent quun glacier est une grosse masse de glace qui reste immobile durant des siècles. Rien nest plus faux. Les glaciers bougent, avancent et fondent. La glace, en effet, malgré son immobilité apparente, est un matériau mou et plastique qui subit un écoulement constant sous son propre poids. Elle bouge toutefois très lentement, si on la compare à leau dune rivière. Ainsi, les glaces de lInlandsis laurentidien sécoulaient vers lextérieur de la calotte. Cet écoulement a eu un effet marqué sur les formes du relief.
À la base du glacier, la glace en mouvement entraîne avec elle de nombreux fragments de roches de toutes les tailles. Leffet de ces cailloux sur la roche sous-jacente est semblable à celui du papier sablé. On peut observer des surfaces rocheuses qui ont été polies par laction de ces glaces abrasives à de nombreux endroits du parc de la Jacques-Cartier. On appelle ces surfaces des polis glaciaires ou roches moutonnées. Les polis glaciaires présentent souvent des stries qui nous indiquent la direction de lécoulement. Ces stries ont été gravées par des cailloux logés à la base du glacier, plus résistants que la surface rocheuse. Cette action abrasive remodèle profondément le paysage. Les matériaux érodés sont transportés et éventuellement déposés en couches plus ou moins continues. Cest le till de fond, un mélange de blocs, de graviers, de sables et de particules fines bien mélangées.
Dans la Jacques-Cartier, leffet le plus spectaculaire de lavancée des glaces est la forme en U de la vallée. Cest ce quon appelle une auge glaciaire. Le poids énorme de la langue de glace qui y coulait, ajouté au pouvoir abrasif déjà mentionné, a raboté les parois pour lui donner cette forme caractéristique.
Une autre forme de relief intéressante est liée à lavancée du glacier. Il sagit des drumlins. Les drumlins sont de petites collines allongées, mesurant de 6 à 30 mètres de haut, et entre 100 mètres et un kilomètre de longueur. Certains dentre eux se composent de matériel non-trié, le till, tandis que dautres comportent un noyau rocheux flanqué dune traînée de till. Le processus de formation exact des drumlins est encore le sujet de débats, mais on admet généralement que le côté le plus allongé de ces formations pointe en direction de lécoulement des glaces. Des champs de drumlins sont visibles dans certains secteurs de la partie nord du parc. On peut les observer entre les lacs Chartier et Aubé, à lest de la Vallée du Malin. On peut aussi observer une série de drumlins près du lac des Alliés.
La fonte des glaces
Les formes de relief liées à la fonte de la glace se répartissent en deux catégories: les formes construites sous laction des glaces elles-mêmes, et celles découlant des eaux de fonte, ou formes fluvioglaciaires.
Il y a environ douze mille ans, le climat recommença graduellement à se réchauffer. Les glaces qui couvraient le continent fondirent plus vite quelles ne sécoulaient, avec le résultat net que le front du glacier recula, même si en fait, les glaces continuaient de sécouler vers lextérieur. Au cours du retrait, les glaces ont déposé une quantité impressionnante de matériaux que lon appelle till dablation. Il sagit dun mélange hétérogène dargiles, de sable, de gravier, de galets et de blocs de roches qui étaient transportés par la glace.
À la bordure du glacier, les matériaux transportés saccumulaient comme on le voit de nos jours dans les glaciers modernes. Limmense ruban de débris déposé à la marge des glaces anciennes est appelé moraine frontale. Lune de ces moraines, la moraine de Saint-Narcisse, traverse la partie nord du parc de la Jacques-Cartier. Cette crête morainique peut être suivie de lOutaouais jusquà Charlevoix. Limmobilisation temporaire des glaces a permis la mise en place de la moraine frontale sur le plateau localisé à louest de la vallée de la Jacques-Cartier dans le secteur de la Croisée, ainsi que dans la Vallée du Malin.
Un autre type de moraine identifié dans le parc est appelé moraine latérale. Lors du retrait, le glacier samincit progressivement. Il commença à se fendre transversalement aux endroits recouvrant dimportantes ruptures de pentes, comme les bords dune vallée. La glace fondant, tous les cailloux et autres matériaux transportés eurent tendance à sengouffrer dans ces crevasses, créant ainsi ces formes de relief curieuses. Le plus grand nombre de moraines latérales se retrouve dans la vallée de la rivière à la Chute. Deux autres sont visibles dans la vallée de la Jacques-Cartier, près de la confluence avec la Scotora.
Lorsque vous vous promenez le long des vallées de la Jacques-Cartier et de ses tributaires, cherchez des blocs erratiques. Ces blocs de roche, parfois de la taille dune maison, témoignent encore une fois de la puissance des glaces. Ils ont ainsi été transportés, parfois à des kilomètres de leur source, jusquà ce que la fonte les fasse se déposer sur le sol. Souvent, de gros rochers sont déposés en équilibre sur de plus petits, déjà présents, et on les appelle alors des blocs "perchés". Un bon exemple est visible dans le secteur des abris sous roches.
Les formes liées à laction des eaux de fonte
Une quantité énorme deau a été libérée par la fonte des glaces. Cette eau a contribué, dans une large part, à remodeler le paysage. Leau érode, transporte et dépose des sédiments. Parmi les formes qui ont découlé de laction sédimentaire, nous pouvons distinguer les terrasses de kame, la plaine dépandage, les eskers, les kames et les kettles.
Les kettles sont des dépressions qui se sont formées là où le glacier a "oublié" des fragments de glace assez importants. Pendant la fonte du reste des glaces, des matériaux se sont accumulés autour du fragment isolé qui laissa un trou en fondant à son tour. Les kames sont, au contraire, des monticules qui correspondent à des trous dans la glace, et dans lesquels les matériaux résultant de la fonte des glaces et de lécoulement supraglaciaire se sont engouffrés. Après la fonte du glacier, ils sont demeurés en pile là où le courant les avait déposés. Les eskers sont des dépôts de sable fluvioglaciaire prenant la forme dune longue bande étroite, de largeur et dépaisseur plus ou moins constantes, et que lon peut parfois suivre sur des kilomètres. Ils sont dûs à la présence, à la base du glacier, de torrent deaux de fonte. Le long de ce torrent, il y a accumulation de sédiments.
La Mer de Champlain
Le poids immense de la calotte polaire a eu plusieurs effets indirects sur le relief. Un de ces premiers effets est appelé affaissement isostasique. Le poids des glaces le fit senfoncer dun peu plus de 200m. En effet, le continent peut être considéré comme un radeau flottant sur le manteau supérieur, exactement comme un bateau cargo que lon a chargé de marchandise. De plus, on estime que le volume deau contenu dans les glaces du Wisconsinien était si grand que les eaux des océans du globe entier ont descendu de plus de cent mètres au maximum de la glaciation. On pense que les Amérindiens ont traversé en Amérique du nord en empruntant le détroit de Béring, qui sétait complètement asséché à ce moment.
À la fonte des glaciers, le niveau des océans a augmenté de façon dramatique. Le détroit de Béring fut submergé à nouveau. Plus près de nous, la fonte de glaces a entraîné linondation dune grande partie de la vallée du Saint-Laurent par un lac proglaciaire. Libéré du poids des glaces, le continent a commencé à remonter. Mais cette remontée était beaucoup plus lente que la fonte proprement dite. Par conséquent, dès que les glaces eurent libéré le chenal du Saint-Laurent, les eaux de locéan Atlantique envahirent la vallée pour former la Mer de Champlain. Cette mer sétendait dOttawa à Québec et elle a couvert une superficie de 55 000 km2. Elle a existé entre 12500 et 9500 ans. Dans la région de Québec, on a retrouvé des traces de la Mer de Champlain jusquà Tewkesbury.
Au fur et à mesure que le continent s'est relevé, le niveau de mer sest abaissé. Cest ce quon appelle le rebondissement isostatique. Aujourdhui encore, le continent continue à remonter, particulièrement dans les régions nordiques.
Une conséquence de ce rebondissement isostatique est la formation de terrasses. Après le retrait définitif des glaciers, la vallée de la Jacques-Cartier, par exemple, a été partiellement comblée de débris de toutes sortes, déposés par les torrents fluvio-glaciaires. La rivière qui sest ensuite mise en place a commencé à y creuser son lit. La rivière a donc creusé dans les sédiments meubles jusquà ce quelle atteigne un niveau déquilibre. Mais le continent remonta un peu. La rivière se remit alors à creuser, jusquà atteindre un nouvel état déquilibre. Et ainsi de suite, chaque fois que le continent remontait. On peut ainsi observer des terrasses qui correspondent à chacun des niveaux successifs.